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>>> meeting 2009 <<<


Le blog de la meet


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


© DR

Josef WINKLER
Shmashana
Shmashana
traduit de l’allemand (Autriche) par Eric Dortu
14,94 €


• Extrait

   La bave mousseuse s'égouttait de la mâchoire velue des buffles noirs qui ruminaient debout dans l'eau peu profonde. Les longs filaments tombaient dans le fleuve, et avant d'éclater, les bulles de salive gluantes flottaient quelques instants encore sous le mufle des animaux, à la surface de l'eau du Gange couleur de plomb. Des corbeaux étaient perchés sur l'échine et les pattes de ces buffles d'eau, débarrassant leur peau de sa vermine. L'un d'entre eux se cramponnait de ses griffes à l'oreille du ruminant et picorait sans cesse le pavillon de l'animal, de son long bec à l'extrémité légèrement recourbée. Effrayés par le cri d'un adolescent vêtu d'un pagne imitation peau de tigre –- le jeune garçon avait aussi un anneau dans le nez et une petite mèche frisottée qui lui descendait dans la nuque –-, plus de cinquante perroquets verts au bec rouge s'échappèrent, dans un claquement d'ailes, des trous et des niches d'un four crématoire électrique. Le jeune garçon qui tenait des bâtons d'encens dans la main poussa un second cri avant de sauter par-dessus un mort enveloppé de tissus de couleurs et attaché sur une civière faite de sept cannes de bambou, posée sur les marches de l'escalier, près du feu sacré qui brûle éternellement. À ce moment précis, les jeunes paysans en pagne, occupés sur la rive du Gange à frotter la tête des buffles avec des cordes nouées ensemble, levèrent les yeux et regardèrent en direction du feu sacré devant lequel un petit garçon au crâne rasé, portant dans ses bras un chevreau blanc aux pattes agitées de soubresauts nerveux, descendait l'escalier jusqu'au site d'incinération. Le garçon se frottait la bouche contre le pelage de l'animal qui bêlait dans ses bras et remuait ses pattes longues et fines.

   Près d'une femme vêtue d'un sari rayé bleu et blanc, occupée à laver son fils de trois ans nu devant elle, le garçon à l'anneau dans le nez remit les bâtons d'encens à un homme accroupi, en compagnie de quelques autres hommes jeunes, devant le corps d'un enfant mort enveloppé de la tête aux pieds d'un léger drap de coton blanc. Un homme détacha le drap de coton noué sur la poitrine de l'enfant et dévoila son visage. La petite fille morte, les yeux grands ouverts, portait un anneau doré dans l'aile de la narine droite. Le père, secoué par les pleurs, versa goutte à goutte l'eau sacrée du Gange dans les narines de sa petite fille. Le garçon nu âgé de trois ans se mit lui aussi à pleurer et à crier, remuant les jambes en tous sens, et tenta de résister en appuyant les pieds contre une marche de pierre chaude lorsque sa mère en sari rayé bleu et blanc voulut le plonger dans le fleuve sacré, à quelques mètres d'un cadavre de chèvre noire qui dérivait à la surface de l'eau. La pointe des cornes de la chèvre morte dépassait de quelques centimètres au-dessus de l'eau agitée. Comme deux jeunes hommes attachaient la dépouille de l'enfant sur une lourde pierre plate, au moyen d'une corde de chanvre qu'ils nouèrent sur sa poitrine, le père s'accroupit sur les marches de pierre et sanglota bruyamment, le visage dissimulé dans ses mains. Deux autres hommes soulevèrent le corps et le placèrent dans le bateau, puis, après avoir remis cinquante roupies à un domra, se firent emmener à la rame au milieu du Gange, croisant sur leur passage les buffles debout jusqu'à mi-ventre dans l'eau du fleuve. L'un des deux hommes assis près du cadavre de l'enfant agita une poignée de bâtons d'encens, dégageant une fumée épaisse au-dessus de la tête de la petite morte. Avant même que le corps eût été jeté au milieu du fleuve, par-dessus les autres cadavres d'enfants gisant au fond, face au site de crémation d'Harishchandra-Ghat, un homme sur la berge saisit le père en larmes sous le bras, le releva lentement des marches et l'emmena en le tenant par l'épaule. Sans se retourner une dernière fois - l'enfant morte attachée à la pierre fut jetée au milieu du Gange dans un clapotement sonore –, ils gravirent ensemble le chaud versant sablonneux jusqu'au feu sacré qui brûle éternellement, tandis que la petite fille morte tombait au fond du fleuve sur le tas de squelettes d'enfants effrités et démantibulés, sur les petits cadavres ballonnés et l'amoncellement d'os enchevêtrés en tous sens. Des centaines de poissons carnivores ainsi que les tortues du Gange, d'abord dispersés par le bateau, se rapprochèrent peu à peu de la montagne de cadavres d'enfants. Cependant, de petits paysans plongeaient des brosses dans l'eau du fleuve et frottaient le dos au poil clairsemé des buffles noirs qui debout dans le Gange laissaient s'écouler des bulles de bave. Un adolescent en pagne enduisait d'huile de sésame jaune et visqueuse la tète, les longues cornes recourbées et l'échine des buffles déjà lavés.

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Josef Winkler est né en 1953 à Kamering, un hameau des Alpes de Carinthie, au sud de l’Autriche, dans la vallée de la Drave. Il partage sa vie entre ce village, où il a grandi dans une famille de paysans et qui constitue le décor principal de la plupart de ses livres, et de nombreux séjours en Italie, notamment à Rome. Il a publié en édition bilingue Shmashana (meet, 1998). Il a reçu le prix Alfred Döblin en 2001 pour Natura morta et le prix André Gide de la Fondation DVA en 2000 pour Quand l’heure viendra (Verdier).

© meet 1999

Illustrations (détails)  : Olivier Matouk