• Une résidence d'écrivains
  • Les écrivains
  • Les traducteurs
  • Les publications :
      - Les bilingues
      - La revue meet
      - Autres publications
  • Les prix littéraires
  • La revue meet
  • Les colloques littéraires
  • meeting
  • Lettre d'informations
  • Recherche
  • Nous contacter
  • L'équipe

>>> meeting 2009 <<<


Le blog de la meet


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


© Claire Cayron

Wanda RAMOS
Chronique sur fond d'estuaire
Crónica com estuário ao fondo
traduit du portugais par Claire Cayron
16,77 €


• Extrait

   Le Building a quelque chose d'un gigantesque navire ici amarré, que le pont levant n'a pas laissé passer, que le canal n'a pas pu contenir, et qui s'est échoué. Le Building est l'endroit où j'habite et habiterai durant plus d'un mois de grandes et larges fenêtres tiennent lieu de vigies et le sol est stable, mais il garde quelque chose d'un navire éternellement échoué et de son bastingage, l'appui des fenêtres, je ne vois que l'eau, les bouées, les phares, les ponts et une rive lointaine ourlée de lumières quand il fait nuit. Le Building, ici, on l'appelle "Bilding". C'est au Building que tout commence et – qui peut le dire, du moins pour l'instant ? – que tout doit s'achever ?
   Je n'y avais encore jamais pensé mais, au bout du compte, voyages transatlantiques, paquebots, ports et quais ont fait partie de l'horizon de Muriel quasiment depuis sa naissance. La mer comme une immense route liquide, ondulante, qui change de couleur et d'humeur à tout moment et doit (forcément) mener quelque part, est une expérience qu'elle a eue pour la première fois à neuf ans sur le grand transatlantique la ramenant "do Ultramar" (comme il fut important, là-bas, durant des décennies, ce nom, ce mot abstrait, sans contour géographique ni topographique, toujours prononcé sur un ton hautain et emphatique et pas seulement là-bas, à coup sûr, mais également ici dans sa forme équivalente, outre-mer, l'un et l'autre mot faisant partie d'imaginaires collectifs, mais surtout de manières de se croire pays, nation, patrie, peuple, et patati et patata) ; une expérience renouvelée plus tard, plusieurs fois, de façon tout à fait différente mais aussi intense, depuis les nuages, en regardant au-dessous et découvrant ce corps sans fin, étiré, scintillant : l'océan, l'Atlantique. Le même qu'ici, le même que là-bas ; c'est toujours l'Atlantique qui ceinture notre vie, nous les peuples les plus occidentaux d'Europe. Mais Muriel, et peut-être la plupart des gens, ne parle jamais d'océan et dit presque toujours "la mer".
   Bref : avec l'estuaire de la Loire et la mer à portée du regard, Muriel avait entrepris d'inventorier les eaux, les embarcations, et tout ce qui s'y trouve. Elle était ensuite rentrée dans la pièce et avait sursauté : à la télévision, des images de la Lisbonne qu'elle avait quittée quelques jours plus tôt, d'écrivains portugais - étrange d'entendre leur parler, leurs impressions personnelles sur la ville, de voir l'arc de la Rua Augusta, la statue du Marquis de Pombal, les tramways, les rues étroites, les entrailles des stations de métro, les statues de Francisco Simôes au Campo Pequeno, qui réjouissent fort ses yeux et simultanément lui procurent une douleur profonde, en lui rappelant David ; enfin, le vieux monument à Sousa Martins dans ce qui sera toujours le Campo de Santana, même si on a changé son nom. L'antenne cassée de la vieille télévision en noir et blanc (finalement non, elle allait découvrir plus tard qu'elle était en couleurs), la neige sur l'écran et le bruit conséquent l'empêchent d'entendre, de distinguer les choses ; il n'y a que de faibles suggestions de contours, de formes, de propos. Mais il y a de la passion dans les voix qui parlent de Lisbonne, une passion si forte, si poignante peut-être, comme la nostalgie qu'elle ressent déjà, ainsi larguée, toute seule, dans ce port du début de la côte bretonne avec un pont levant juste sous le nez et, la nuit entière, la journée entière, le ronronnement du moteur ; le tablier du pont se lève, laisse passer le bateau, on remet le tablier à l'horizontale, les voitures passent, et ainsi de suite jusqu'à l'épuisement, non pas du moteur ou du pont, mais d'elle-même, qui court à la fenêtre dès qu'elle devine le bruit.
   Et Muriel, en se promenant sur le môle, sur les pontons, sur les digues qui bordent les eaux, a l'impression de porter sur son dos un sac de coïncidences, de hasards, parfois un peu provoqués, parfois non. Il y a un phare juste sous ses yeux. Si elle est en train d'écrire devant la fenêtre, comme il y en avait un près de la maison de Miguel Cê au cap Finisterra* ; là-bas, la narratrice ne voyait pas sa lumière intermittente, répétitive, mais ici Muriel la voit, juste en levant les yeux de ce qu'elle écrit. Et puis il y a l'eau, une ample nappe d'eau, à sa droite et à sa gauche, mais là-bas elle était plus sauvage : comme la côte et le promontoire où se trouvait la maison. Ici on appelle Côte d'Amour (il faudra vérifier pourquoi) une partie du littoral, là-bas on parlait de "Côte de la Mort" : Eros et Thanatos, encore et toujours main dans la main ? Et il y a près d'ici le mot de Finistère, fin de la terre, "finis terrae" : là-bas il poursuivait la narratrice et hantait ses jours vécus à l'ombre de Miguel Cê, mais il n'est ici, pour Muriel, qu'un mot, sans contour ni substance.

******

Wanda Ramos est née en 1948 en Angola, elle est décédée en 1998. Elle a passé les dix premières années de sa vie en Angola avant de vivre au Portugal. Collaboratrice à diverses publications, elle est aussi traductrice (Borges, Edith Wharton, Octavio Paz, Tagore, John le Carré). Elle a publié trois recueils de poèmes dont le thème central est le temps, Nas Coxas do Tempo (1970), E Contudo Cantar Sempre (1979), Poemas-com-Sentidos (1986), mais aussi des nouvelles fantastiques, Os Dias Depois, (1990) et trois romans, Percursos (Do Luachimo ao Luena) (1981), As Incontáveis Vésperas, (1983), et l’éblouissant Litoral (1991). Chronique sur fond d’estuaire est son dernier livre publié en édition bilingue (meet, 1998).

© meet 1998

Illustrations (détails)  : Olivier Matouk