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Le blog de la meet

 

 

 

 

 


© Anne Bihan

Miguel Angel CAMPODÓNICO
Homme sans mots
Hombre sin palabras
traduit de l’espagnol (Uruguay) par Françoise Campo-Timal
13,57 €


• Extrait

      Jamais il n'aurait cru la recevoir un jour. Il est vrai qu'il l'avait attendue comme on attend l'entrée du dernier bateau dans un port ou l'ultime chance de se libérer du siège d'une armée. Mais, cette invitation, il l'avait espérée, simplement parce qu'il la voulait, parce qu'il en avait besoin pour être stimulé.
   Comme tous les écrivains, il avait une mère et comme presque tous, un pays. Et il désirait se défaire, ne fût-ce que provisoirement, de ces deux liens qui n'en faisaient qu'un et l'étranglaient. Sacrée besogne, surtout pour quelqu'un comme lui.
   Il se lève, éteint sa cigarette, se rassoit, se relève, sort, arpente la place à l'autre bout de la rue, revient chez lui, s'occupe de sa mère, lit la page des catastrophes quotidiennes dans le journal, sort de nouveau se rend chez Julia, revient par la rambla* en scrutant l'horizon, prépare le repas de sa mère, écrit quatre heures durant, avale un café, allume une cigarette, place une couverture sur les pieds de sa mère se couche, fume une autre cigarette dans le noir et se dit, pour la énième fois, qu'un écrivain habitant au dernier étage du monde est immanquablement voué à l'oubli.
   Car écrire, dans son pays, est une sorte de passe-temps social ennuyeux pour lequel les gens ont parfois un regard indulgent : dire qu'on peut s'amuser de tant de manières différentes, surtout en fin de semaine, et que lui il préfère gribouiller. Enfin, chacun ses manies.
   Tout se résumait à ceci : il avait un pays, il avait une mère mais il avait aussi une machine à écrire. Car heureusement, les mots étaient là pour élargir la brèche, ouvrir la trouée qui l'éloignerait de sa mère et de son pays. Oui, les mots, roche perchée par les coups frappés sur le clavier, passage secret, escapade loin de cette mère épuisante, des remous de la rue, du monde miséreux qui sans cesse continuait à frapper à sa porte, les mots, qui lui offraient même la possibilité de chatouiller le nombril de ce pays pour le faire rire malgré lui.
   La charge était pesante : mère et pays s'ingéniaient à qui mieux mieux à le laisser hors d'haleine. Etranglé, presque à bout de souffle, il récupérait un peu d'air en tapant à la machine, étrange manière de retrouver un pouls normal. Et puis brusquement, la paralysie, le pays qui le freinait en pleine course, qui engourdissait ses doigts. Le sentiment, de nouveau, de s'offrir un luxe impardonnable alors qu'il aurait fallu se lever pour répondre aux coups frappés à la porte et s'occuper des autres. Et survenait encore une fois l'insupportable certitude que l'écriture n'était qu'une imposture, une insolence, et qu'il fallait colmater d'urgence brèches et trous afin de rester de ce côté-ci de la réalité. Et de nouveau, la conviction que cette invitation tant attendue était la planche de salut qui pourrait enfin le sauver de son naufrage, le défit qu'il pourrait se lancer à lui-même afin de savoir si, ailleurs, il serait enfin capable d'atteindre la rive.
   Il écrivait tandis que le vent s'acharnait contre les fenêtres et qu'il entendait sa mère, si longue à s'endormir, lui crier qu'il était sourd, qu'il fallait se dépêcher de fermer ou sinon quelque chose finirait par se casser. Ce vent le transportait, c'était celui de son port natal, la vague qui montait en sifflant du fleuve-océan et l'incitait à imaginer ce qu'il y avait de l'autre côté de la péninsule, au-delà de ce Montevideo où il vivait depuis le jour où, semence née du pétrissage de deux corps confondus, comme disait Julia, il avait germé.
   Julia. Il n'avait pas été capable de lui emboîter le pas, et pourtant elle était la friandise qu'il savourait en la léchant et en la caressant par anticipation, la peau électrisée avant même d'aller la rejoindre.
   Mais maintenant il pensait à l'invitation et se jurait de voyager seul, de priver sa mère de l'ange gardien qu'il était pour elle. Elle n'avait qu'à se mettre tout de suite à la recherche d'un bon chien de garde ou d'un Lazarillo de remplacement.
Le vent de nouveau, soufflant sur l'autre partie de la maison, s'attaquant aux arbres du verger, venu brusquement du nord et qui ballottait les bateaux sur le fleuve brun, secouait les platanes dans les rues, s'en prenait aux réverbères de la place, démantelait les baraques en tôles des bidonvilles, entremêlait les trésors des chiffonniers juste au moment où ils s'apprêtaient à fouiller parmi les immondices pour rassembler bouteilles, emballages en plastique, bouts de fer et de papier, détritus d'un monde marginal aux conditions de vie plus que primitives.

* Bord de mer (N.D.T.)

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Miguel Angel Campodónico est un romancier uruguayen. Son livre Donde llegue el río Pardo (1980) a été aussitôt remarqué par la critique. Il écrit des articles dans quelques journaux (El Día, El Observador) et a publié plusieurs livres d’investigation journalistique. Nombre de ses textes figurent dans des anthologies. Son roman, Invención del Pasado, a été publié par les éditions Planeta. Homme sans motsa été publié en édition bilingue (meet, 1991).

© meet 1991

Illustrations (détails)  : Olivier Matouk